L’assurance vie, désaffectation temporaire ou durable ?

Depuis des décennies, l’assurance-vie est la solution d’épargne préférée des Français, avec près de 40 % des ménages dans l’Hexagone qui en possédait au moins une en 2018, selon l’Insee. Historiquement, les assurances-vie garantissaient le versement d’un capital ou d’une rente au bénéficiaire désigné dans le contrat. Aujourd’hui, l’assurance-vie permet principalement d’épargner en vue de satisfaire différents objectifs patrimoniaux (financer les études de ses enfants, achat immobilier, transmission…), tout en bénéficiant d’une fiscalité avantageuse.

Dans un contexte de taux bas pérennisé ces dernières années, les rendements de l’assurance-vie ont décliné et se sont littéralement effondrés sur les supports en euros. Ce produit-phare, sécurisé de l’assurance-vie, a vu ses performances baisser jusqu’à atteindre un rendement moyen de 1,46 % en 2019, selon l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR). Philippe Baillot, enseignant à Paris Panthéon-Sorbonne, explique par ailleurs ce recul dans l’attractivité de cette solution d’épargne par le durcissement des politiques fiscales : « L’assurance-vie n’est plus le paradis fiscal des années 1970 : elle a perdu les réductions d’impôt à l’entrée, l’exonération totale des gains après six ou huit ans, une bonne partie de ses larges exonérations de droits de succession ».

En outre, l’obligation pour l’assureur d’être en capacité de rembourser à tout moment l’ensemble du capital investi par l’épargnant, complique la tâche des offreurs de ces services, car ils sont contraints alors d’investir dans des actifs rapportant au moins autant que les frais de gestion du contrat. Ainsi, les assureurs mettent désormais tout en place afin de dissuader les clients souhaitant investir dans une assurance-vie, notamment en facturant les frais d’entrée plein pot ou en les obligeant à investir en partie sur les supports en unités de compte, c’est-à-dire sans aucune garantie en capital.

Par ailleurs, la crise du Covid joue un effet accélérateur dans le recul de l’argent placé par les Français dans des supports d’assurance-vie. En effet, cette crise, comme toute crise, amène avec elle son lot d’inquiétudes pour les épargnants, qui privilégient la sécurité financière et la disponibilité de leur épargne en ces temps incertains, avec une méfiance accrue quant à la capacité (ou le désir) des banques ou des assureurs de rembourser le contrat d’assurance-vie en cas de demande de rachat. Les Français privilégient donc plus que jamais l’épargne de précaution en « plaçant » leur argent dans un livret A, un Livret de développement durable et solidaire (LDDS) ou en la laissant dormir sur les dépôts à vue. Au total, l’épargne cumulée des Français sur de Livret A et le LDDS s’élève à 31,73 milliards d’euros depuis janvier, tandis que « l’encours total sur les deux produits atteint 442,7 milliards d’euros à fin octobre 2020 », souligne la Caisse des Dépôts. Si on ajoute les dépôts sur les comptes bancaires à vue, les ménages français ont épargné près de 110 milliards depuis le début de l’année.

De son côté, l’assurance-vie est victime d’une désaffection préoccupante. Selon la Fédération Française de l’Assurance (FFA), au mois d’octobre 2020, ce support a enregistré une décollecte de 154 millions d’euros, après un flux déjà négatif de 0,8 milliards en septembre. Au cours de la même période l’an dernier, le produit avait recueilli plus de 17 milliards d’euros de dépôts en collecte nette.

Toutefois, les professionnels ne s’alarment pas outre mesure. Ce recul serait dû selon eux, à des difficultés opérationnelles provoquées par la crise sanitaire. En effet, en raison du confinement, les agences bancaires ont été contraintes de fermer, or l’assurance-vie est un produit compliqué à souscrire à distance. Les épargnants n’étant plus en contact direct avec leur conseiller habituel, ont souvent préféré gonfler leurs livrets, en attendant… Philippe Crevel, directeur du Cercle de l’épargne, ajoute « Octobre est logiquement un mois de dépenses avec notamment la fin de la rentrée scolaire et surtout le paiement des impôts locaux ». Selon lui, 2020, malgré les restrictions de consommation liées à la Covid-19, n’échappe pas à la règle.

La chute de l’épargne en assurance-vie est cependant à nuancer, car depuis début 2020, celle-ci a tout de même recueilli, 82,2 milliards d’euros d’épargne nouvelle. Le rythme du déclin de cette épargne se ralentit à mesure que s’éloigne le traumatisme du premier confinement de mars. Les dépôts effectués par les épargnants ont ainsi atteint 10,4 milliards d’euros en juillet soient environ deux fois plus qu’en mai (5,7 milliards). De plus, bien que l’assurance-vie ait certes enregistré une décollecte nette au mois d’octobre, celle-ci est trois fois moins importante que celle du mois précédent (0,2 milliards d’euros face à 0,6 pour septembre).

Contrairement à l’assurance-vie, le Livret A semble bien placé en ces temps de crise pour connaître une année record en matière de collecte. La dynamique sur le marché des produits très liquides que sont les livrets réglementés apparaît en effet bien meilleure si l’on en croit les chiffres : depuis janvier 2020, le livret A a enregistré une collecte nette de 22 milliards d’euros, soit près du double par rapport à la même période de 2019, malgré la chute de son taux d’intérêt en février 2020, à 0,5 % contre 0,75 % l’année précédente.

Malgré une désaffectation temporaire ou durable, l’avenir nous le dira, l’assurance-vie reste pour lors, et de loin, la thésaurisation préférée des Français toujours loin devant le livret A et le LDDS.

Clémence Rossignol

Sources :

lemonde.fr : l’assurance vie est-elle condamnée ?

les echos.fr : nouvelle décollecte sur le marché de l’assurance vie

20minutes.fr : l’épargne français atteint un niveaux records d’importantes disparités

moneyvox.fr : plus de 7 milliards euros envolés en 2020